Pour le projet : Jeune certes mais passioné , une critique de T Chalamel .

Publié le par JLB

Une critique de Thomas Chalamel , critique de cinéma et projecteur à l'indispensable cinéma d'Arts et d'Essai , Le Studio Galande . 

 Article pour le projet ( accompli ! ) = Une voix offerte aux jeunes étudiants passionés

 

 

 

Film Socialisme de Jean-Luc Godard

 

Bien entendu, bien attendu, le dernier Godard fut l’un des micro-évènements du dernier Festival de Cannes. Symboliquement présent dans la liste des films de la sélection Un Certain Regard, Film Socialisme fut d’ailleurs annoncé comme l’ultime film du réalisateur français.

50 ans séparent A Bout de Souffle… de Film Socialisme. 50 ans de cinéma godardien, de libertés de ton en provocations mêlant recherches formelles et œuvres de prestige. 50 ans pour que JLG accouche d’un film hybride, malade, franchement disparate,  mais … qui s’impose à sa manière comme un nouveau film-somme, sorte de testament immanquablement militant  et qui confine au chef d’œuvre.

Pour les érudits comme pour les profanes, Film Socialisme ne pourra de prime abord s’appréhender que comme un long métrage déroutant : le spectateur averti aura bien du mal à y retrouver la gouaille de Michel Poicard, la beauté plastique de Camille ou bien l’humour incisif de Ferdinand ; le néophyte , quant à lui, n’y verra peut-être qu’un patchwork assez agaçant, conjuguant images de toutes sortes, agressivités sonores et pancartes affichant les éternels traits d’esprits de son auteur. Au pire le néophyte se retrouvera exclu du métrage, donnant raison à la facilité critique du cinéma de Godard : celle d’un art élitiste ainsi qu’hermétique…

Mais l’un des nombreux miracles de Film Socialisme réside justement dans son approche plurielle : au gré d’une image, d’une saccade rythmique, d’un son ou d’un intertitre, le spectateur pourra y pénétrer un peu comme bon lui semblera. Refusant pourtant la manipulation labyrinthique pour privilégier les vraies émotions, Godard construit son dernier film comme un continent, un territoire cultivé  et culturel, sorte d’isthme social rescapé du monde moderne.

Pour ce faire le cinéaste brasse tous les supports, tous les formats et toutes les Histoires. Un peu comme un moraliste – au sens de témoin de son époque – JLG utilise les portables, la vidéo, la pellicule, les menus DVD pour mieux définir les , ses,  prémisses du troisième millénaire… Que reste t-il aujourd’hui des vestiges d’Odessa ? Que reste t-il des moulins de Cervantès, des théâtres de la Grèce Antique ? Et de Pépé le Moko ? Et de l’Afrique ? En d’autres termes, que reste t-il du monde d’antan ? Peut-être quelques stations-essences, des casinos et des machines à sous, des professeurs de fitness ou encore des enfants portant le glaive. Film Socialisme cherche, avec le regard du désespoir, à reconstruire une culture , antidote à la  société consumériste, poussée à bout, après que vidée de sa substance.

Godard ne cesse de travailler l’image, donc. Et le son de surcroît. Son Film Socialisme est une poésie – si l’on part du principe que la poésie consiste à créer l’harmonie  à partir d’éléments divers – une œuvre définitivement irracontable, un morceau de cinéma. Des choses. Comme ça. Un film qui aurait pu prendre une toute autre forme mais qui peut se découper en trois chapitres bien distincts : un voyage en bateau, une jeunesse doublée d’une parole en mouvement et un constat historique. Et , c’est très clair , le cinéaste nous interpelle, mettant de côté son verbe pour mieux laisser parler l’image et le son.

Il serait regrettable de réduire Film Socialisme à un  patchwork d’un cinéaste voulu comme  auto-satisfait tant les associations poétiques véhiculent l’émotion. Sensoriel avant d’être intellectuel, le film de Jean-Luc Godard est aussi un film parlé. Film parlé comme celui de Manoel de Oliveira, film comme une nouvelle Babylone, multipliant les langages… Film Socialisme renvoie donc au propre de l’Humanité, dans tout ce qu’elle a de tribale ou de civilisé : voir, être ensemble, puis parler enfin.

Quelque chose de bouleversant se fait sentir une fois la projection de Film Socialisme achevée. Godard l’a dit et répété : il n’y aura plus d’autres films de sa création. Cet ultime long métrage, parachevé d’un « No Comment » laconique, est à voir comme une œuvre alarmée, contrebalançant l’individualisme qui végète , partout , en chacun de nous…

Film Socialisme aurait pu ne pas voir le jour, du moins sous cette forme éclatée. Mais il est, c’est un fait. Jean-Luc Godard a donc réalisé son dernier chef d’œuvre, film essentiel d’une forme accidentelle. Il est donc encore temps de découvrir le cinéma d’un artiste passionnant… Avant qu’il ne disparaisse. Comme ça.

 

T. C.

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