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L’EXPÉRIENCE DE STANLEY MILGRAM… DE NOS JOURS
France 2 a récemment diffusé l’émission, « Zone Xtrême », qui adapte directement une expérience menée par un psychologue américain dans les années 1960, à la télévision. Au final, l’intérêt de cette émission sur lequel se fonde le documentaire de Christopher Nick, a suscité plus de débats que sa prétendue vertu pédagogique.
62,5%. C’est le pourcentage de participants allant jusqu’au bout de l’expérience menée par le psychologue américain Stanley Milgram entre 1960 et 1963. Le but ? Évaluer leur degré d’obéissance face une autorité, dans ce cas, scientifique. Les cobayes, recrutés par petites annonces, infligent à un complice de l’expérience un choc électrique à chaque mauvaise réponse. Depuis les années 60, l’expérience de Milgram a été conduite des dizaines de fois. Le plus stupéfiant c’est qu’à chaque fois, c’est le même résultat. En clair, lorsque nous sommes soumis à une forme d’autorité, quelle qu’elle soit, la majorité d’entre nous peut «torturer» un inconnu en obéissant à des ordres précis. En 1979, I… comme Icare popularise l’expérience de Milgram. Dans ce film d’Henri Verneuil, un procureur joué par Yves Montand enquête sur la mort du président d’un pays fictif. Il découvre que le tueur présumé, un an avant l’attentat, avait été conditionné par une expérience sur la soumission à l’autorité.
Le Jeu de la mort, diffusé le 17 mars dernier sur France 2, en première partie de soirée, et présenté par Tania Young, ne déroge pas à cette règle. 81% des participants sont allés jusqu’au bout. Les candidats cobayes ont tout simplement torturé un autre candidat enfermé dans un caisson. Ses hurlements n’ont pas grippé la manette qui leur a permis de déclencher des électrochocs de plus en plus puissants. Jusqu’à atteindre 460 volts... Bien entendu, tout ça n’est qu’une mise en scène. Sauf que les candidats ne le savent pas. Finalement qu’en retire t-on réellement de nouveau ? Et bien la télé-réalité nous a habitués à la violence gratuite, si bien que nous sommes en quelque sorte devenus de potentiels assassins. Mais garde aux analyses simplistes. Milgram l’a dit lui-même. Dans son fameux test, l’obéissance des sujets n’est pas liée à l’environnement ici la télé-réalité. En clair, c’est notre rapport quotidien à l’autorité à la télévision et surtout au sein de notre société qu’il est intéressant de comprendre. Peut-on faire n’importe quoi à n’importe qui ?
Le documentaire de Christopher Nick, Le Temps de cerveau disponible - en référence à l’ancien chef de TF1 Patrick Le Lay qui avait dit qu’il offrir « le temps de cerveau disponible » des téléspectateurs aux annonceurs, en proposant des émissions peu intellectuelles - diffusé après le Jeu de la mort, revient sur l’évolution de la télé réalité, qui va selon lui, de mal en pis. Perdu de vue sur TF1, N’oubliez pas votre brosse à dents sur France 2 et puis le Maillon faible, Loft Story, Fear Factor… «Depuis dix ans, souligne la voix off, la plupart des chaînes commerciales utilisent l’humiliation, la violence et la cruauté pour fabriquer des programmes de plus en plus extrêmes. A quand le Jeu de la mort en prime-time ?» Tel est son argument principal.
DÉSOBEISSANCE
Pour les Echos , dans un article d’Augustin Landier et David Thesmar, il y a trois leçons à retenir de ce documentaire. D’abord, l'être humain est d'un naturel docile. Se rebeller n’est pas naturel. L'insolence, l'esprit de résistance ne se décrètent pas. Ensuite, la présence physique de la figure de l'autorité déclenche une obéissance sans limite. Et, troisièmement, ceci est d’autant plus vrai si l'autorité est monolithique. Ainsi, dans certaines expériences de Milgram, lorsque l'autorité était représentée par deux scientifiques en blouses blanches, et que l'un affichait clairement son désaccord lorsque la dose électrique devenait trop forte, la désobéissance devenait presque systématique.
Lien pour approfondir :http://www.lesechos.fr/info/france/020432209723-les-autres-lecons-de-milgram.htm
L’article de Philippe Delacote, chargé de recherche en économie à l’INRA, publié sur le site Internet du Monde, démontre en quoi les résultats de l’émission sont biaisés. En principe, pour le chercheur, les individus observés au cours d'une expérience doivent présenter un certain nombre de caractéristiques corrélées à l'objet de l'expérience. Ce qui était le cas avec les cobayes de Milgram. Sauf que dans le Jeu de la mort, l'échantillon observé n'est pas représentatif. Les candidats ne représentent pas l'ensemble de la population. Les gens qui participent à jeu télévisé sont celles dont la télévision représente un élément important de leur vie. Accepter de paraître dans un pilote, sans gain ni diffusion véritable, faire l'effort et prendre le temps d'être candidat, prouvent déjà une certaine fascination à l’égard de la télévision. En toute logique, il est inévitable que ces personnes soient perméables à l'autorité de l'animateur et du public. Un des participants l'a d'ailleurs formulé, en précisant qu'il avait fait ce qu'il a l'habitude de voir tous les jours depuis son canapé…
Lien pour approfondir : http://abonnes.lemonde.fr/opinions/article/2010/03/20/reponds-ou-j-appuie-sur-le-bouton-biais-de-selection-et-autorite-televisuelle-par-philippe-delacote_1321799_3232.html
Pour Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, dans leur article publié dans Libération , ce documentaire est dramatisant. Nick appuie toute sa démonstration sur des jeux japonais, des émissions de MTV où des skateurs chutent ou encore sur une démonstration de roulette russe effectuée sur Channel 4. Ensuite, le montage effectué pendant le faux divertissement serait gênant. On voit des plans du comédien se tordant de douleur sous les décharges électriques. Or le cobaye-bourreau ne voit jamais sa victime, il n’entend que ses cris, enregistrés. D’ailleurs, dans une des variantes de l’expérience de Milgram où le bourreau voit les réactions de sa victime, le taux d’obéissance s’effondre. Pour illustrer la difficulté à résister à l’écrasant pouvoir de la télé incarné par l’animatrice Tania Young, il y a même des images de dissidents chinois face aux chars de Tiananmen… En gros, Christopher Nick a une volonté farouche de prouver à tout prix que la télé-réalité est le mal absolu.
Lien pour approfondir : http://www.liberation.fr/medias/0101625035-haro-facile-sur-les-bourreaux
Alors le Jeu de la mort, on en retient quoi ? Pour Philippe Delacote, rien d’étonnant. Les personnes fascinées par l'objet télévisuel sont prêtes à n'importe quoi pour y apparaître. C’est tout. Et l’expérience de Stanley Milgram aujourd’hui ? Pour Augustin Landier et David Thesmar, il n’y aurait pas de réelle surprise : Elle éclaire parfaitement le fonctionnement de l'économie et de la politique. Enfin, Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, souligne que l’expérience de Milgram à la télé est passionnante en soi. Surtout quand elle parvient à expliquer la construction de l’obéissance, cet «état agentique» dans lequel un sujet se place et qui l’exonère de toute responsabilité au moment où il exécute des ordres qui lui sont donnés.
“With numbing regularity good people were seen to knuckle under the demands of authority and perform actions that were callous and severe. Men who are in everyday life responsible and decent were seduced by the trappings of authority, by the control of their perceptions, and by the uncritical acceptance of the experimenter's definition of the situation, into performing harsh acts. .A substantial proportion of people do what they are told to do, irrespective of the content of the act and without limitations of conscience, so long as they perceive that the command comes from a legitimate authority."
Stanley Milgram (1965) , cité dans Dr Thomas Blass, The Man who schocked the world , the life and legacy of Stanley Milgram, The Basic Books , 2004
Laura Zéphirin