Critique cinématographique , Enter the Void de G. Noé

Publié le par JLB

Critique cinématographique , Enter the Void de Gaspar Noé.  

Cette critique est écrite par Mr Thomas Chalamel cinéphile précis et érudit sans conteste du grand-écran . Mr Chalamel est projecteur au cinéma Le Studio Galande et écrit des critiques cinématographiques depuis très longtemps, il a d’ailleurs suivi des études en « cinéma et audio-visuel » .

La revue Processus est très heureuse de publier cet article d’un expert et ainsi d’offrir aux étudiants de l’UPEC (et aux autres : nous sommes d’ailleurs lu aux USA , en Allemagne et en Inde ) une critique cinématographique sérieuse d’un film du mois .  

 

On attendait depuis fort longtemps le dernier film de Gaspar Noé, cinéaste réputé pour ses penchants provocateurs et son goût immodéré pour les expérimentations cinématographiques. Que certains admirent son style visuel proprement impressionnant ou que d’autres déplorent une certaine complaisance doublée d’une virtuosité gratuite, son cinéma choque, bouleverse, déconcerte … En un mot : son cinéma divise.

Huit ans après Irréversible – souvenez-vous , cette expérience sensorielle relatant une journée de bonheur détruite par le temps et la barbarie humaine, un viol doublé d’une vengeance – l’ami Noé nous revient avec son film le plus ambitieux à ce jour : l’intriguant et très immersif Enter the Void. Quelles images auraient pu suivre l’ultime stroboscope parachevant son précédant long métrage ? Gaspar Noé, cinéaste de l’extrême, semblait avoir déjà tout dit, à travers ce flicker « tape à l’œil » évoquant le 2001 de Stanley Kubrick.

Et pour cause : Enter the Void commence là où Irréversible s’arrêtait, assumant – non sans une certaine maladresse – son hommage obsessionnel au film-phare de Kubrick. Noé introduit son Vortex fourre-tout par un générique ultra-graphique, expéditif, mais surtout à l’impact pratiquement indéniable. Le réalisateur nous entraîne ensuite dans le vif de son sujet : un plan-séquence magistral intégralement tourné en caméra subjective, totalement maîtrisé où l’on devient Oscar, petite frappe vivant de larcins et surtout de, personnage duquel on ne se détachera qu’à partir de la fin de la dernière demi-heure, lorsque la caméra se désolidarisera de sa matière – au moment où Oscar rendra l’âme, suite aux coups de feu de  la police. Là où un cinéaste tel que Robert Montgomery s’était semble t-il considérablement fourvoyé en utilisant de façon systématique la caméra subjective ( Lady on the Lake, film datant de la fin des années 40, fut un échec cinglant en raison de sa prétendue manipulation mais aussi de son intrigue policière visible aux yeux des coupables, capables eux aussi de tutoyer la caméra ), Gaspar Noé témoigne d’un sens aigu du regard, n’oubliant pas le principe du « voir sans être ( totalement ) vu ».

Suite à cette subjectivité  ininterrompue, alors que l’esprit d’Oscar se dématérialise, Enter the Void nous entraîne dans un tourbillon d’images fluorescentes, saturées, sublimant ou dénaturant – c’est au choix – les enseignes des rues tokyoïtes : bombardé de rouges, de violets, de noirs ou de jaunes, le spectateur est invité à se laisser aller au gré d’une caméra devenue capricieuse, surplombant la capitale nippone ( Tokyo by night, of course ! ), le style est tour à tour ahurissant, parfois creux et surtout hautement démonstratif. Enter the Void mélange le temps, le recompose, en cela ce n’est plus tout à fait le temps qui « détruit tout » d’Irréversible , pour mieux nous conter sa fable : Oscar aime sa sœur Linda ( savoureuse Paz de la Huerta, la plantureuse icône du Limits of Control de Jim Jarmusch, véritable pivot du film de Noé ) qui joue les strip-teaseuses dans une boîte de nuit. Suite à son trépas, l’esprit d’Oscar reste auprès d’elle : il lui a promis de ne jamais la quitter.

Bien que Noé tombe trop souvent dans le premier degré – la mise en scène relève de l’exploit, le montage fonctionne par affects et résonnances, la lumière de Benoît Debie transcende le cadre, la bande-sonore de Thomas Bangalter, gonflée à bloc, interagit avec le spectateur… Nous sommes plus proches d’une œuvre d’Art que d’une pièce maîtresse scénaristique. Créateur de formes unique, Gaspar Noé nous incite à ressentir des émotions jamais vécues jusqu’alors. Le défi est osé voire « casse-gueule », à l’image de la réalisation vertigineuse du bonhomme.

Le dernier quart d’heure – alors que la caméra perpétue ses vols planés acrobatiques par-dessus Tokyo – nous entraîne au cœur du Love Hotel, lieu des ébats tendance méta-porno, sanctuaire décérébré, lieu de l’Eros défiant le petit Thanatos qui surplombe l’orgie… Dernière partie magnifique, vide de paroles – mis à part quelques « come on » extatiques -  où le jeune Oscar terminera son voyage au pays des morts jusqu’à se réincarner en spermatozoïde ( si, si, si !…)

Œuvre folle, mégalomane ou peut-être œuvre d’un gamin qui continue à vouloir vivre ses rêves, Enter The Void est très certainement le film le plus abrupte et le moins évident de Gaspar Noé , au point que le spectateur pourrait se demander quelles images prendraient le relai dudit vortex… Enter the Void, long métrage impressionnant mais semble t-il parfaitement imparfait, est une expérience à vivre en salles, histoire d’en prendre plein les oreilles et les mirettes. Unique, ce film ne ressemble qu’à lui-même : la sensation d’un vide tellement attendu que son impact en décuple le paradoxe. A voir absolument. 

TC

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