Les Arts d'Hier , Aujourd'hui et Demain,Octobre 2009

Publié le par JLB

Pourquoi Platon renvoit l’artiste à la marge de la cité : Un aspect important de La République .


Si un jour vous allez au Louvre, n'amenez jamais Platon avec vous, vous passeriez un bien mauvais quart d'heure... En plus de pointer du doigt votre "vue faible" (La République, X, 595c) dénuée de la moindre once de connaissance du réel, il vous démontrerait qu'un lit n'est pas toujours un lit et qu'il faut brûler l'Iliade et l'Odyssée, à défaut d'avoir Homère sous la main.
     Pourquoi tant de fiel envers tout ce qui touche l'art ? Tout est question de réalité. Pour Platon, la réalité n'a rien à voir avec le monde tel que nos sens nous le font percevoir, ce n'est qu'apparence. La réalité est la réalité de l'Idée. Intervient alors l'artiste et son œuvre qui n'est qu'imitation, mimesis (voir le débat instauré à ce sujet par Sörbom  ,1966). L'artiste par son art ne fait qu'imiter des apparences; il s'éloigne de la réalité pour se complaire dans l'univers de l'illusion.


L’artiste est un menteur … un créateur de chimères : Cela en fait un individu dangereux. L’artiste est/et doit être par définition un paria.


   Afin d'éclairer les sombres esprits perdus dans la contemplation d'une peinture, d'un poème et autre sculpture, Platon utilise l’exemple du lit au livre X de La République. Trois "lits" sont à distinguer :

De la réalité (l’Idée au sens platonicien) à une « copie de copie » ( le travail de l’artiste) : l’histoire d’une dévaluation
(Note de l’auteur : un parallèle avec Le mythe de la caverne pourrait être très fertile , si vous voulez creuser le sujet . L’espace alloué ici et l’exercice (synthèse) me pousse à ne faire ici qu’une note de renvoie)
 1)- L'Idée du lit qui est le lit réel. Cette idée peut être saisie intellectuellement et existe de toute éternité. C'est l'œuvre unique et impérissable de la divinité.
2)- La copie de l'Idée du lit qui est le lit fabriqué par l'artisan, le menuisier. Il copie l'Idée du lit pour fabriquer, de façon plus ou moins habile, un objet éphémère et particulier appelé lit.
3)- La copie de la copie de l'Idée du lit qui est le lit de l'artiste, pour l'exemple c'est un peintre. Le peintre copie sur son tableau le travail de l'artisan. De plus, il n'en copie qu'une infime partie selon la perspective qu'il prend en compte.

Bilan sur l’exemple du lit :  
Il y a donc la forme intelligible du lit, l'Idée unique, la copie/image du lit et la copie fantasmée de la copie. L'artiste s'éloigne de trois degrés de l'Idée du lit, de la réalité : l'œuvre d'art est donc menteuse puisqu'elle s'éloigne de la réalité, la réalité intellectuelle du monde des Idées; le peintre, et l'artiste en général, trompe car son art de l'imitation n'atteint jamais la réalité et  est à peine une infime partie de la copie artisanale.
     L'artiste prétend pouvoir tout représenter et passe pour un expert dans tous les domaines alors qu'il n'en est rien. Le poète, tel Homère, est sensé pouvoir traiter de tous les sujets (la vertu, les vices, le divin), mais il ne les traite qu'en en faisant allusion et sans les connaître vraiment : les poètes "ne créent que des fantômes". Le poète, par son art, représente un danger pour la vie morale.

Analyse du problème par Platon avec la critique de Homer (Livre 2)
La poésie, notamment homérique, ignore de ce dont elle parle et ne peut donc éduquer l'humanité (principalement livre 2 , Platon y critique les images de Dieux et demi-dieux . Platon parle de « blasphème » et de mauvais exemple pour la jeunesse (377 e -392c) , l’analyse se porte surtout sur une critique d’un exemple suivi de prés :   cf Relation de Agammnon et Chryses ). De même, le dramaturge faisant appel aux émotions et non à la raison objective entraine la déformation du réel. L'artiste pratique l'art de l'illusion, imitant, non pas la réalité, mais les apparences.

Limites de l’analyse de Platon : une remise en question par la suite
Toutefois, Platon semble ici se contredire puisqu'au livre III il affirme que la poésie est importante et dangereuse et doit être mise au service de la morale (référence à la théorie de son maître Diotime, 209a ,Symposum ) alors qu'au livre X, elle apparaît comme immorale par nature et indigne de confiance. Néanmoins, après avoir banni la poésie, Platon laisse entrer dans sa cité idéale une certaine forme de poésie civique, les "hymnes aux dieux et les éloges des hommes de bien" (607a). La critique peut se faire aussi dans une lecture du sujet dans Timaeus, Les Lois et Menexenus , qui sont  une réhabilitation de la mimesis comme positive .

Conclusion

«  [378b] Aussi, mon cher Adimante, seront-ils interdits dans notre Etat »


Note: On trouvera un prolongement de l’Art  et l’artiste comme mis à la marge ,  ou « dans un processus de marginalisation » par exemple  chez Peter Bürger dans La théorie de l’Avant-Garde  (la
marginalisation vue comme aliénation et séparation  vis-à-vis de la société et de l’Histoire)

MV


 
Bibliographie

Sources :
-Platon ,La République (Renacle.org version de Victor Cousin)

Textes analytiques :
- Annas Julia, Introduction à la République de Platon, Paris, PUF, 1981.
- Mattéi Jean-François, Platon, Paris, PUF, "Que sais-je ?", 2005.
- Rogue Christophe, Comprendre Platon, Paris, A. Colin, 2002.

Articles plus pointus sur la relation de Platon avec l’Esthétique :

 -Stanford Encyclopedia of Philosophy : http://plato.stanford.edu/

Pour une autre conception de l'Art chez un philosophe antique :
- Aristote, La Poétique

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