Le Constructivisme : l'artiste-ingénieur produit pour une société de la poesis. Analyse critique d'un mouvement artistique , 2ème article

Publié le par JLB

Le constructivisme est avant tout une innovation, une nouveauté, mais une nouveauté qui se fait contre. C’est par opposition que se construit le constructivisme. Ainsi nait un langage dit « fonctionnel » où l’art est  mis à la porté de l’homme et n’est plus seulement une recherche théorique.  Un  art pour l’homme nouveau ... Car il ne s’agit plus de mettre le spirituel dans l’art, mais bien plutôt de faire redescendre l’art dans la sphère de l’utile.  Ce langage artistique est celui de l’utile, et non plus –par opposition-une théorie « métaphysique » (réflexion récurrente chez Duchamp par exemple).

 

Ceci a pour conséquence la mise au second plan de la fonction décorative de l’art. Il s’agit de faire ressortir la matière , parfois dans sa brutalité , par opposition à un art qui favorise l’esthétisme : par exemple les choc  qu’infligent le cubisme d’un Picasso (sorte de première étape de la déconstruction constructiviste)  ou le refus du  cadre  d’un Tatline, sont la mise en acte d’une remise en question d’un art  purement esthétisant .

 

L’artiste n’est plus seulement un artiste c’est un ingénieur. Il faut construire un objet qui n’est plus objet d’art essentiellement mais surtout objet « productif ». L’artiste doit se faire le technicien, l’expert, d’un art qui peut-être n’est plus art (« L'art est mort ! », Tatline) mais est bien plutôt art de la machine et art de la technique (Vive l'art de la machine !  », Tatline).

 

Une conception, donc, qui renverse le parti-pris d’un art  fondé sur le critère de l’esthétique pour privilégier un art utile à une société nouvelle. (Au sens étymologique une véritable révolution artistique). Le constructivisme s’est affirmé par un processus de déconstruction qui dans le même temps est processus d’affirmation.  Pendant que s’opère une déconstruction des dogmes de l’art  dans sa conception antérieur, se met en place une réflexion foisonnante, parfois plurielle, qui affirme et inscrit une nouvelle doctrine de l’art.  Quelles sont les étapes de cette déconstruction ?

 

 

 Le constructivisme s’élabore d’abord en tant que  cette réaction à l’esthétisme philosophique de la première abstraction (1910-1915). Avant d’aboutir à la création d’un mouvement cette pensée  artistique (Nakov) passe par plusieurs étapes : des déconstructions de la conception où l’art se confond avec un esthétisme philosophique. Deux étapes fondamentales sont i) le cubisme –parisien – ii) le futurisme –italien. Ces  courants artistiques, associés à l’abstraction  radicale de Malevitch sont les premiers  outils de la  réflexion. Néanmoins, comme le montre Marcel Duchamp  ce refus du figuratif, déconstruit d’une manière brute et violente, n’est qu’une première étape.

Le constructivisme doit beaucoup aux sculpteurs russes Tatline et Gabo.

 Tatline est marqué par Picasso lors d’un voyage de 1913 à Paris. Il ne s’intéresse pourtant pas comme Picasso à la déconstruction analytique des formes. Il créé des sculptures par assemblages de pièces hétéroclites, de différents matériaux comme le bois, l’acier, le cordage  etc. Il est souvent considéré comme le premier sculpteur abstrait. En 1914, passionné par la question de la délimitation, pour l’œuvre d’art, il donne naissance à des sculptures innovantes, les « contre-reliefs », qui s’extraient de  la nécessité de l’apesanteur : ils sont suspendus.

Gabo, autre grand sculpteur russe constructivisme, représente, dans un langage d’apparence encore réaliste, des personnages construits avec des plans découpés et réunis pour éviter toute idée de volume. Gabo expliquera plus tard qu’il tentait de détruire le volume et de donner des la profondeur dans ses sculptures.

 

 

Le constructivisme appartient, comme tout  mouvement artistique, à son contexte (qui certes ne le limite pas). En effet le constructivisme prend une très forte ampleur dans une époque charnière où la société traverse une profonde mutation. La société industrielle, société de la poesis, de la technique, appelle à l’utile, le matériel. Le constructivisme eu une visibilité incomparable dans des pays où l’industrialisation modifiait la société : URSS, Allemagne et Hollande entre autres. Le constructivisme ne peut être détaché de cette évolution de la société.

 

C’est dans ce contexte que le constructivisme est associé à ce qui est contre un art esthétique attaché à la période postérieur et  jugé inutile à une société qui se construit. L’art est fondu dans l’évolution de la société, c’est un art de la production  s’opposant ainsi au futurisme jugé porteur d’une sémantique des plus artificielles. Pevsner dans son Manifeste réaliste (1920) ne proclame t’il pas, dans une phrase sans appel,  « La vraie modernité c'est la production. » ?

 

Le constructivisme remet  en question un art spéculatif. La société change, c’est un nouvel âge : " la civilisation de la machine ".  Le constructivisme est une rupture et l’affirmation d’un changement de manière assez radicale. D’une part le constructivisme se veut comme cette nouvelle conception qui relègue l’art passé au tombeau : « L'art est mort ! ».

 D’autre part c’est l’affirmation prononcé d’un changement qui se veut révolutionnaire et grandiose. En effet ceci se sent particulièrement dans les Manifestes du mouvement .Par exemple : l’utilisation du terme slogan qui revient très souvent ou le questionnement de Pounine qui est  des plus radicaux [l’Art] « Sanctuaire ou Fabrique ? ». On ressent cette conception d’un art qui se veut grandiose avec par exemple le plan de Tatline pour le bâtiment-monument pour la IIIème International (1920), ou le  pharaonique projet de   station de radio de Gabo en 1919.

 

Le constructivisme, dont les racines sont surtout russes,  s’associe, dans ses débuts, au mouvement marxiste de la Révolution –celle d’Octobre. On ressent fortement chez Malevitch, Brik ou Rodchenko la volonté d’un art qui doit être réaliste et non métaphore (ie le futurisme) : il faut que l’art nouveau, qui se tourne vers l’avenir, assimile les nouveaux moyens de la peinture abstraite afin de les mettre au service de l’idéologie matérialiste. Cette conception d’un art qui aurait  finalemet une visée politique semble marquante dans les expositions qui se tinrent à Saint-Pétersbourg « Tramway V » et « 0,10 ».

Les années 1920 semblent être à la mise en mot de la pensée artistique constructiviste.

On se doit de retenir le Manifeste du réalisme  (1920) de Gabo et de son frère Pesner.

Le Manifeste remet en question la ligne et le  volume plein. On voit apparaitre dans ce texte les notions de Tektonika –construction ou principe dynamique de l’œuvre- et de Faktura –la base matérielle.

A. Gan dans le Manifeste constructiviste  (1920 également) permet de penser un art qui accompagne la construction de l’Etat socialiste : le constructivisme comme « procès d’assemblement de toutes pièces différents » met en avant l’Etat socialiste qui tente de construire de toutes pièces une société.

 

Mais le constructivisme est également en marche dans d’autres pays que l’URSS. Pour Le Corbusier  (franco-suisse), particulièrement avec la Maison Dom-Ino (le projet est de 1914-1915)   , l’architecture doit être repensée : il faut libérer cet art du « bâtiment » pour en faire une construction. En fait on retrouve l’idée de Tatline et Gabo : la structure dynamique est ce qui régis la construction, et non pas le volume ou la ligne. Le  système "Dom-Ino" est un assemblage en béton armé de dalles soutenues par des poteaux. La première dalle  est soutenue par des cubes  de béton, la dernière est la terrasse de la maison. La grande innovation est l’inexistence de murs porteurs, les cloisons se positionnent librement. Il s’agit d’une construction   fondé sur un  système modulaire : l’urbanisme et le  social peuvent ainsi être reliés.    "On a conçu un système de structure (ossature) complètement indépendant du pian de la maison : cette ossature porte simplement les planchers et l'escalier. »  Le Corbusier 1921 in L'esprit nouveau.

A titre d’indication on rappellera que l’architecte Le Corbusier fut le rédacteur du manifeste Après le Cubisme  avec A. Ozenfant et vise à une rationalité dans l’architecture. Son mouvement le Purisme (on pourrait prendre comme définition cette phrase de Le Corbusier : “Là où naît l'ordre, naît le bien-être”)  remet en question la pente esthétisante du cubisme.

Walter Gropius (allemand) adopte également le principe constructiviste de la structure dynamique à partir de 1919 dans ses gratte-ciel avec son « ossature métallique » combinée à des murs en verre.

En Hollande Théo Van Dœsburg fonde en 1917 le groupe De Stijl (Le Style)  dont la revue officielle homonyme est publiée à Leyde.  Ce groupe réunis des peintres comme  Mondrian,  Van Eesteren ,  Huszàr,  Van der Leck et des architectes tels que  , Oud , Rietveld ,   Van 't Hoff  . Le groupe se revendique d’une philosophie dite néoplatonicienne : Nieuwe Beelding. De Stijl veut mettre en place un art qui corresponde aux nouvelles exigences de la société industrielle par un langage qui est celui de l’abstraction géométrique (cube et parallélépipède).


   

Malevitch, en 1924 avait exprimé sa volonté de voir le suprématisme « déplacer son centre de gravité vers l’architecture ». L’architecture de Malevitch est d’une très grande sobriété. Il s’agit de l’Arkhitektoniki.  L’accent est mis sur l’angle droit. On retrouve par cela une similarité avec des conceptions architecturales dans le mouvement  De Stijl  et  chez Le Corbusier.

Les autres architectes créés, quand à eux des projets qui sont souvent d’une grande démesure. L’architecture dynamique semble ouvrir de nombreuses possibilités mais l’enthousiasme des architectes donne lieux à des projets dont la concrétisation parait des plus utopiques. On connait par la magnifique maquette du projet, ce qu’aurait pu être le bâtiment-monument de l’IIIème Internationale de Tatline : trois formes « élémentaires » (un cône, un cylindre et un cube) sont à l’intérieur d’une immense spirale de 400 mètres qui tournerait sur son axe.

 

Pourtant certain projets incroyables ont vu le jour. Par exemple le village des tchékistes (à Yekaterinburg) construit d’après les plans de Sokolov, Antonov et Tumbasov : il s’agit d’un complexe de maisons collectives en forme de faucille et de marteau pour les membres de la police secrète. C’est aujourd’hui un hôtel .Dans les « utopies non-réalisées » on peut citer le Plan Voisin de Le Corbusier  pour Paris (1925) Il propose de ré-urbaniser Paris, par la destruction des habitations situées  le long des quais et du centre (exceptés les monuments historiques) et désire y construire de vastes barres et des  gratte-ciel cruciformes.

 

 

MD

 

 

Commenter cet article