Les Arts d'Hier , Aujourd'hui , Demain Novembre 2009

Publié le par JLB

 Entretien avec R. Deforges


 

JLB : Question très large : Qu’est-ce qu’un écrivain ?

R. Deforges :Il y a plusieurs  sortes d’écrivains , ceux qui viennent avec  un message , ceux qui veulent  raconter  une histoire , ceux  qui veulent prouver quelque-chose ,  et enfin ceux qui croient atteindre la gloire par l’écriture. Moi je raconte des histoires,  je n’ai pas de message ,  je n’ai rien à démontrer , mais  j’ai envie de raconter a partir  d’ éléments réels une histoire , et j’aime créer un roman pour  parler  de certains événements politiques  .

 

 

 

I-Régine Deforges : son expérience …

 

JLB :Parlez-nous de votre expérience d’écrivain …

R.D.Comment y suis-je venue ? J’avais trop d’admiration pour la littérature,  c’était quelque chose de magique  qui n’était pas  à ma portée.  A 3 ans j’ai appris à lire.  A 5  ans j’écrivais du théâtre et du roman. (Je me permets alors de parler de Sartre qui commentait l’utilité qu’aurait pu avoir pour lui de lire ses écrits de jeunesses, chose qu’il abandonne finalement avec dédain). On pourrait peut être revenir sur ses écrits de jeunesse … Cela peut-être intéressant de voir ce qui existait déjà …

 J’étais une lectrice acharnée,  pour moi les écrivains étaient des êtres  magiques et  supérieurs.  A 15 ans on m’a volé mon journal intime et on en a lu en place public des passages  puis on m’a forcée à  le brûler. J’ai eu une blessure énorme à ce moment là. Dominic Ory m’a aidé à  surmonter ce  handicap. Dans nos entretiens avec Ory , celui-ci m’a dit : « ma petite enfant on ne vous entend pas assez » . Il m’a décoincée .  Je me suis alors  lancée dans l’écriture de mon premier livre, j’en étais le sujet.

Puis  j’ai écrit sur un cahier volé, pour guérir de cette souffrance. C’est devenu un livre culte autant pour les garçons que pour les filles.

Après j’ai écrit sur mon oncle et ma tante maternelle : cette famille que je n’aimais  pas, ces  gens ordinaires, mais qui étaient aussi des gens qui avaient des  rêves .Ces  rêves ils n’ont pas pu les réaliser à cause de la société provinciale. A partir de ce moment, à partir de ce travail d’écriture, je les ai  aimés et respectés. J’ai abandonné  ensuite l’autobiographie (aujourd’hui on parle d’autofiction)  pour un vrai roman  sur la révolte  des nonnes.

Grégoire de Tours dans l’Histoire de France fait état de ces nonnes qui se sont révoltées contre leur abbesse. Elles ont été jusqu’à Tours voir Grégoire pour demander justice . Il les a renvoyées chez elles.  Mon histoire part de la découverte d’une fille sous  une pierre  elle, sera élevée  par les loups.  C’est le premier livre d’histoire de France  à travers  une femme.  Ce qui était très ambitieux.

 J’ai ensuite fait des livres pour enfants.  Des dessins  également : par exemple j’ai illustré l’Apocalypse  de St Jean.  J’ai même fait un livre sur le point de croix :il semble que cela ait déculpabilisé des dizaines de femmes.  J’ai participé à une anthologie de la poésie féminine.  Je me suis aussi intéressée à Juliette Greco.  Enfin j’ai écrit La bicyclette bleue.

Le succès de la bicyclette bleue a beaucoup déjoué les pronostics : l’Editeur, JP . Ramsé m’avait dit que la Seconde Guerre Mondiale c’était pas vendeur, et que les suites cela ne marche jamais ( J’ai fait 10 volumes et je suis passé d’un tirage de 5000 exemplaires à des millions de ventes) . C’était l’époque où Ramsé demandait à ses auteurs de s’inspirer des grandes œuvres : à Poireau-Delpech il avait demandé de faire La dame aux camélias et à moi Autant en emporte le vent.  

Le Salon du Livre  fut une émeute.  C’était très surprenant, j’avais touché quelque-chose  sans le vouloir,  des gens de tout âges,  et j’avais permis aux familles de parler  de cette époque. Ce n’était plus un tabou. J’ai reçu des  milliers de lettres,  je les ai d’ailleurs toutes lues.  J’ai été dépassée par ce que j’ai écrit : aujourd’hui ce livre est traduit dans une trentaine de pays.

 

Expliquez vous le succès de la bicyclette bleue ?

Ça m’a échappé. Mais, tout de même, je voulais être précise, je vérifiais 4 fois. Je crois avoir réussi à adopter un ton très juste sur  des problèmes graves comme la milice,  la collaboration et la résistance.

 

 

 

 

II-Ecriture et engagement

 

Faites vous parti d’un mouvement ?

 Je ne me place pas dans un mouvement  je fais d’ailleurs toujours cavalier seul  je cherche la liberté et non la lutte pour un combat.  Ecrire des histoires me suffit.

 

Il y a un certain engagement politique dans ce que vous écrivez, pouvez –vous expliquer?

Pendant mon enfance  j’ai été très marqué par la guerre : j’ai vu des femmes tondues, je suis allé à  Ouradour un mois après les événements, et puis j’ai entendu parler de gens jetés  dans  des puits. Je défends la liberté individuelle : c’est pareil dans mes chroniques  à l’Humanité, je défendais cette idée de liberté  individuelle et de responsabilité

Pouvez-vous expliquer ceci ?

 La liberté s’arrête  là où commence celle d’autrui, certaines personnes ne  savent  pas cela. Il faut savoir dire non au bon moment.

Cette volonté de défendre la liberté se retrouve par exemple dans le choix des personnages que je place pendant la Guerre d’Indochine dans le camps des Indochinois alors que c’est une position de traitre à leurs pays .

 

Vous êtes donc favorable à l’engagement ?

Je crois que sans rêves on est foutu,  et si à 20 ans on pas envie de changer le monde alors c’est triste…

 

 

 

 

 

II-Ecriture comme mode d’être

 

L’écriture c’est du travail …

L’écriture c’est  du travail,  il faut le désir de raconter quelque chose , dans une  langue claire et simple .

Actuellement je travaille à un dictionnaire  amoureux de Paris.  Je tente de comprendre  la puissance et le génie  de cette ville. Pour moi, pour écrire il faut « voir les esprits », « appeler les morts » ,  cela marche . Par exemple je donnes comme conseil de relire les grandes pages des grand auteurs, « ceux qui nourrissent » .On est alors avec un peu de temps comme sous leur  dictée …  et on peut écrire. Je crois que les écrivains puisent dans un  magma de mots  qui sont les mêmes pour tous.

 

 

Que pensez-vous de la mode actuelle qui confond écriture et œuvre de publicité ?

Ces personnes ont un désir de gloire, c’est une mauvaise gloire  un « désir de people » .Pour moi écrire c’est trop solitaire,  le côté people nuit a l’écriture.

 

 

Pour finir : Que pensez-vous de l’Art  comme un « dévoilement » ?

L’Art donne à voir. L’écrivain qui donne le plus à voir c’est Simenon. En 3 phrases, on sait qui sont les personnages et  on connait le décor (un village). Tout cela sans emphase, avec humilité.

La simplicité c’est très important. Georges Perec a fait une tentative marquante à ce sujet, il s’est placé au café de la mairie place st Sulpice ( une tentative à la Mauriac ).  De manière discontinue, il, propose une liste de tout ce qui se passe devant lui  pendant une journée.  Ce que l’on voit tous sans le voir.  Cela n’a à première vue aucun intérêt. (Mais ce n'est qu'à premiére vue).

 

 

 

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