Comprendre pour Agir , Mars 2010 ,

Publié le par JLB

Le Machiavel de Quentin Skinner , tentative d'une définition

 

 

 

Pourquoi un tel sujet ? Machiavel est souvent vu d'une façon simplifié qui le place dans une situation figée .Il me semble que celà empêche d'appréhender réelement Machiavel . Machiavel  machiavélique et Nietzsche nazi sont des simplifications et ce sont aussi  -et surtout-des erreurs .


Je choisirai  la  problématique «  Par delà le théoricien de la raison d’Etat, le philosophe de la liberté » .


  Page 83, Skinner, explique que si dans Le Prince, Machiavel « commence par écarter de son propos tout ce qui concerne les républiques alors que ces mêmes républiques constituent sa préoccupation essentielle dans les Discours », « Il serait toutefois erroné d’en déduire que les Discours concernent exclusivement les régimes républicains qui se trouveraient ainsi opposés aux monarchies ». Car, ajoute Skinner « Machiavel ne manque pas d’insister qu’il n’est pas intéressé par les républiques en elles-mêmes mais par les gouvernements des cités que celles –ci soient considérées comme des républiques ou comme principautés » (D. 383.) Skinner est explicite ayant décrit la question que Machiavel se pose dans les Discours (je cite P84, « L’espoir particulièrement stimulant qui sous-tend et anime la totalité des discours peut donc se formuler ainsi : si nous pouvons découvrir les causes du succès de la Rome antique, alors nous serons à même de reproduire ce succés « ) il montre le raisonnement qui en découle (« Si la liberté est la clé de la grandeur, comment cette liberté peut-elle être acquise et conservée ? ») 

Pour Skinner , on le comprend , il ne s’agit pas seulement de mettre en balance un Machiavel dans le Prince qui aurait une sorte de permis d’immoralité lié à la nécessité de l’adaptation à la fortune à une lecture des Discours où le pouvoir républicain est explicitement donné comme meilleur (p86) (Machiavel montre qu’il préfère clairement les régimes républicains aux régimes princiers . Il en expose les raisons avec la plus grande vigueur au début du livre II des Discours  « C’est le bien général et non l’intérêt particulier qui fait la puissance d’un Etat ; et, sans contredit, on n’a vraiment en vue le bien public que dans les républiques ». J’ajoute ici que dans le Chapitre IX du Prince c’est bien Machiavel qui énonce qu’il préfére le peuple aux Grands. ) .

Skinner ne met pas en contradiction la nécessité de la raison d’état avec la supériorité d’une république sur une principauté : il les lie, et montre leur continuité. Skinner oppose bien plus un Machiavel théoricien dévalué, étiqueté « immoral » et ainsi rendue figé, à un Machiavel philosophe de la liberté dont l’ouvre prise dans son ensemble fait sens et   dévoile une philosophie novatrice.

 

 

 

 

 

 

Le Machiavel de Skinner c’est l’aboutissement d’un mode de pensée. « Skinner se pose cette question essentielle : qu’est-ce que l’auteur, en écrivant à l’époque où il écrivait et compte tenu du public auquel il souhaitait s’adresser, pouvait concrètement avoir l’intention de  communiquer en énonçant ce qu’il énonçait ». (Je cite Corrado Vivanti).  Nicolas Machiavel théoricien symbolisant la ruse et la tromperie cède la place au novateur qui fait de la politique une philosophie de la liberté.

Les chercheurs spécialistes de Nicolas Machiavel se sont souvent caractérisés par un point de vue dit génétique. Les œuvres de Machiavel sont alors considérées exclusivement pour eux-mêmes, non seulement hors du contexte mais également en écartant les interconnections des œuvres entres elles.

A l’opposé un Federico Chabod, un Hans Baron ou un Felix Gilbert se revendiquent d’une approche radicalement opposée, il s’agit de l’approche dite  « synthétique » ou « structurale » (mach citoyen). Appuyant sur l’impossibilité de généralisation  pour l’œuvre de machiavel  de l’approche « génétique »  , véritable empilement des différentes œuvres et ainsi la relative limite d’une approche qui n’amène pas à faire sens (mach citoyen) , ces auteurs envisagent les œuvres de Machiavel comme un tout répondant à des grands principes souvent jugés  intemporels , qui ne sont  je cite que des  interprétations préconçues »   .

Hors Quentin Skinner propose semble-t-il une troisième voie, s’il considère que  non seulement Machiavel, mais chaque œuvre  prennent leur sens dans une contextualisation historique et social,  constituant un moment machiavel en somme, cela ne l’empêche certainement pas de dégager une vision d’ensemble. Vision qui n’est pas une unification simplifiée et qui le place comme un historien des idées assez novateur.

 

 

Angle d’analyse : Skinner un spécialiste qui recherche un certain dévoilement de l’œuvre de Machiavel : En replaçant  chacune des œuvres de l’auteur florentin  dans son contexte historique propre, Skinner dégage in fine  une vision de l’auteur Machiavel comme un philosophe de la liberté par delà un théoricien de la ruse.

 

 

 


 

 

I-                  Une philosophie venant de la capacité de Machiavel à « tirer des leçons des ses expériences » (Skinner)

 

 


A)    La « longue expérience des choses modernes »

 

·         La rédaction du Prince doit être rattachée aux expériences vécues par Machiavel à la Chancellerie florentine + missions diplomatiques (France, Maximilien Ier, César Borgia) à source Rapports de légation

 

§   Par rapport aux expériences vécues (différent des lectures des Anciens) = (Skinner p28) « Cette mission marque la période la plus féconde de la carrière diplomatique de Machiavel (…) sa fonction lui permettait d’être tout à la fois l’observateur, placé aux premières loges, et l’assistant des gouvernants  engagés dans l’action »

 

§    Un Exemple est  particulièrement important (Skinner p25) : Pour Skinner c’est chez le « duc de Valentinois » qu’il a probablement commencé à penser à la Fortuna.

 

·         Le Prince rédigé d’un seul jet pendant l’été et l’automne 1513 (aout-déc.) : Comment l’expliquer ? Le Prince comme programme politique  àsource Correspondance de N. Machiavel 

 

§   Skinner : Ne peut s’expliquer seulement par « attirer l’intention de ‘ces Médicis’ » (p 47)

Julien Médicis lié très étroitement à Soderini , hors Machiavel homme de confiance de Soderini

. Le Prince  est  bien plus qu’un hommage formel, c'est l' espérance de rentrer au service des Médicis, Le Prince  peut être vu un  comme programme politique .  Celui d'un homme  qui pouvait être à même de le mettre à exécution: N. Machiavel. 

 

 


 

B)    La « lecture continuelle des Antiques »

 

Skinner dans un bilan sur les lectures de Machiavel , met en relief  l'importances  des notions de  Fortuna et  de irtù.-->source De Principatibus

·          Fortuna (Skinner p56) : Machiavel traite de « ce que peut la Fortune dans les choses humaines (…). Il se relève un parfait représentant des positions humanistes »  ie s’éloigne positions chrétiennes  où Fortune simple servante de Dieu.

Liberté de l’homme doit amener à subjuguer la Fortune : C'est le rôle de la virtù.

 

·          Virtù (Skinner p68) : Contrairement à ce que l’on déplore souvent une déf de la virtù n’est i) pas absente ii) mais même def   précisée et utilisation du terme  de façon « très cohérente »

Definition = « la qualité qui confère à un prince la capacité de supporter les coups de la Fortune, celle de s’attirer les faveurs divines et d’atteindre ainsi aux sommets de la renommée, celle enfin de conquérir l’honneur et la gloire pour lui-même et la sécurité pour son Etat » (H. Arendt dans La Crise de la Culture donne une analyse de la virtù qui à mon sens peut beaucoup apporter, dans La Crise de la Culture  chapitre Autorité.)

 

 

 

C)    La Virtù des Discours « apport nouveau et important »

« Si dans Le Prince l’idée de virtù ne se trouvait mise en jeu que lorsqu’il était question de grands dirigeants et de chefs militaires » dans les Discours « le concept central de virtù (est utilisé) d’une manière telle qu’on est  tenté d’y voir un apport nouveau et important »

 

Mais la virtù peut être qualité collective , si une cité doit atteindre la  grandeur  ,  la virtù doit être " détenu"  par « le corps  social tout entier » (Skinner p95-96) : exemples chap XXI Ier livre des Discours (sur la conduite des romains après la défaite de Cannes ) ou Discours I,20  lors de passages sur la constitution de l’ancienne République , analyse possibilités de pratiquer plus globalement la vertu offertes à un peuple . 

 

 

 


II- L’Histoire comme magistra vitae

Machiavel sur la constitution des Romains  --> sources Discours et Histoires (IV)  de Polybe

 

·          Skinner (Skinner p113) peut être, ici, prolongé par une mise en parallèle Machiavel / Polybe (livre IV des Histoires).

 

=Machiavel s’inspire de Polybe –théorie des cycles historiques- afin d’éviter toute vision eschatologique ou finaliste. Diff de Polybe car contre déterminisme qui inhiberait la possibilité pour la volonté humaine d’intervenir.

 

·          Skinner appuie sur les aspects suivants :  Machiavel analyse que pour assurer l’intervention des hommes dans le cours des événements, l’homme politique, le législateur (penser à Sparte), le fondateur d’une République ou comme à Rome la « prudence » et la « vertu » de tout un peuple doivent être à même d’exploiter les tensions naturelles et les mécanismes dynamiques intrinsèques à chaque société.

 

 

 

B) La liberté comme fille du déséquilibre politique --> source Discours

·          Machiavel part de la présupposition que « la nature a créé les hommes tels qu’ils peuvent désirer tout, mais ils ne peuvent pas parvenir à tout » (cité par Skinner, Discours I, 37) mais surtout que les « hommes sont toujours enclins à se servir de la méchanceté de leur cœur, chaque fois qu’ils en ont la possibilité ».

 

·          Machiavel : les hommes peuvent agir sciemment au milieu des déséquilibres  politiques et sociaux en saisissant les occasions que la nature ou la Fortuna leur offrent.

 Machiavel appuie sur ces « contrastes » qui avaient en même temps –paradoxalement- troublé et développé la République romaine. Les luttes qui éclatèrent « depuis les Tarquins jusqu’aux Gracques » sont ce qui a permis « les lois et les ordres, dont la liberté publique a bénéficié ».

Logique selon laquelle liberté nait oppositions entre les grands et le peuples 

 

 

 

C) L’Histoire doit être magistra vitae -->  sources De Principatibus et Discours

 

·          Pour Machiavel la connaissance historique doit inciter à imiter « les belles actions » des anciens (cf. approche de Thucydide) mais « cette imitation paraît non seulement difficile, mais même impossible » (Avant-propos  ivi, Discours).

 

·          Dans la continuité d’un Lucrèce , Machiavel affirme Et quae consuerint gigni gignentur eadem condicione (et ce qui a coutume de naître, naîtra dans les mêmes conditions : II. 300-301). On voit que la  comparaison est  inévitable  entre  la République romaine et Florence

 

·        L'  Idée est  donc : Quand il y a une  occasion, s’offre possibilité de la cueillir (Capitolo de l’occasion). Mais il y a  nécessité de faire preuve de hardiesse (idée très développée dans Le Prince, chap. XXV)

 

 

 

 

III-Une philosophie de la liberté


A)    La « sinistre renommé de Machiavel » (Skinner) …

 

·          Skinner p69 cite Cicéron , celui-ci niait « Une chose peut-être conforme à la morale sans pour autant être utile et qu’inversement une autre peut-être conforme à la morale sans pour autant être utile et qu’inversement une autre utile sans pour cal respecter les règles morales » (Les Devoirs II) .

 

 

·          Machiavel ou une « révolution machiavélienne » qui rompt avec : i) tradition antique  ii) pensée chrétienne du Moyen-âge  iii) humanistes de son époques, écrivains des regimine principum.

 

 Ces idées sont récupérées plus tard par les théoriciens de la « raison d’Etat », distinction nette entre morale et politique (opérée en premier lieu dans Le Prince) . Ceci  alimentera le courant dit de l'anti machiavélisme jusqu’au XVIII et plus dernièrement avec Leo Strauss. (Skinner pp 147-148).

 

B) … voile la vision machiavélienne,  qui entend permettre le succès de la liberté

Machiavel énonce en effet que celui qui doit gouverner « la chose publique » ,  « ne doit pas s’arrêter à des considérations de justice ou d’injustice , d’humanité ou de cruauté , d’ignominie ou de gloire : le point essentiel c’est d’assurer son (celui de la patrie)  salut et sa liberté »

 

·          Exs : 1) Romulus fratricide;  Il est  important dépasser ce point de vue car Romulus  avant tout fondateur   d’une république. (Exemple cité par Skinner, vient de Discours III, 41).

 

·          2) Le Prince doit s’inspirer des deux animaux bien connus , car « il faut être renard pour connaitre les filets, et lion, pour faire peur aux loups » (cette citation provient de Cicéron, la  rupture entre les deux théoriciens doit –bien sûr – se faire avec nuance comme le montre cet exemple)

une république corrompue n’aurait jamais pu vivre en liberté, un peuple asservie sera inévitablement  dans l’impossibilité  d’accroitre ses richesses et  sa puissance. Richesses et puissance ne peuvent être assurées que par la liberté. « Toutes les villes et les provinces qui vivent libres font de très grands profits (….) ; c’est là qu’on voit les peuples plus nombreux, les mariages étant plus libres et plus désirables par les hommes ».

 


C)  Les Histoires florentines, occasion d’une  comparaison peu flatteuse de Florence à la république de Rome

Skinner juge les Discours comme le « travail le plus original en matière de philosophie politique » en ce qui concerne la théorie sur la liberté. Machiavel arriverait d’après Skinner à aller « bien au-delà de la conception »de la politique qu’il  avait exposé dans le Prince. (Skinner p106)

·          Les Histoires florentines semblent être également un apport pour l’appréhension de la philosophie machiavélienne.  Machiavel cité par Skinner « Si quelque leçon est utile aux citoyens qui gouvernement les républiques, c’est la connaissance de l’origine des haines et des divisions, afin que, rendus sages par le péril d’autrui, ils puissent maintenir la concorde ».

 

·          Le but de Machiavel est semble-t-il in fine de comparer la haine qui déchirait les fratries de Florence à la dynamique de l’histoire de Rome.

 

D’un côté des luttes  à mort  et les fractures profondes et durables de l’histoire florentine ayant pour conséquence l’anéantissement de la ville et de la liberté en son sein. De l’autre un peuple « vertueux » a su bénéficier de la « fonction dynamisante pour une société «  des divisions sociales  " inhérentes à toute société" (véritable mécanisme dialectique).

 

·          Cette tension permanente opposant  les « pourvoyeurs de la licence (les popolani) et ceux de la servitude (les magnats). » (Discours)


Conclusion  : Skinner présente un Machiavel qui tient son expérience de situations difficiles , voire des plus humiliantes et de sa capacité à en tirer des leçons .  Ce machiavel place la liberté et le bien public au dessus de toute autre valeur . En cela c’est un philosophe extrêmement différent de la figure du Machiavel « machiavélique » qui le figeait surtout dans une position simpliste .

 

JLB

 

  Il me semble indispensable de rapeller la grande influenece de l'article de monsieur Corrado Vivanti Au delà de la ruse : Machiavel philosphe de la liberté (Annales ESC ,Septembre-Octobre 1991)

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