Débat : Comment favoriser l'accés des boursiers dans les grandes écoles ?

Publié le par JLB

En ce début d’année, c’est le grand débat de société, après celui de l’identité nationale. Simplement parce que, l’enjeu, celui de  mettre en place une plus grande mixité sociale à long terme dans les filières les plus sélectives mais également les plus reconnues, est inhérent aux principes républicains.

 

Le contexte. Lors de ses vœux au monde de l'enseignement le lundi 11 janvier, le chef de l'État, Nicolas Sarkozy, a jugé «parfaitement déplacées», les réticences des grandes écoles face à la proposition de Valérie Pécresse, la ministre de l’Enseignement supérieur, de fixer un objectif de 30% de boursiers pour chaque établissement voire de réformer les concours d’entrée. Il a rappelé vouloir imposer davantage de mixité dans ces filières d'élite type HEC, ESSEC… Mais sans passer par «l'instauration autoritaire de quotas». Nicolas Sarkozy a averti : «J'attends des résultats concrets et rapides. Si on les a, le dialogue suffira. Si on ne les a pas, il faudra utiliser un autre moyen.» 30 % de boursiers dans les grandes écoles ? Un « objectif » à atteindre dans les prochaines années pour le gouvernement ou bien un « quota » auquel s’oppose la Conférence des grandes écoles (CGE), qui préfère privilégier une aide en amont des élèves boursiers pour éviter la dévalorisation des diplômes aux yeux des employeurs.

Les chiffres. Grâce à la réforme des bourses sur critères sociaux en 2008, le système des bourses s’est élargi à 50 000 jeunes supplémentaires et le nombre de boursiers est donc passé de 500 000 à 550 000. À la rentrée 2009, le nombre d'élèves boursiers inscrit en première année de prépa a atteint l’objectif de 30% fixé par le président de la République. Logiquement, dans deux ans, à l’issue de la classe préparatoire, 30% des étudiants en première année des grandes écoles seront boursiers. Cependant, le taux est actuellement loin d’être atteint dans certaines écoles. Il est en moyenne de 22,9% dans celles d’ingénieurs, de 20,7% pour les écoles de commerce, il n’est que de 11,03% à Polytechnique, de 12,3% dans les plus sélectives comme HEC ou l’Essec.

Paroles aux formateurs et aux recruteurs. Pierre Tapie, président de la CGE et directeur de l’ESSEC (justement) est défavorable aux quotas. Il s’explique dans l’interview recueillie par Lucie Le Houezec pour Libération, le 5 janvier 2010 (lien : http://www.liberation.fr/societe/0101612083-la-tradition-meritocratique-n-est-pas-une-tradition-de-quotas) « Toute politique de quotas serait inefficace voire contre-productive car elle nécessiterait deux concours séparés, un pour les boursiers et un pour les non boursiers. Dans un cas, tout le monde passerait les mêmes épreuves, dans l’autre, il faudrait prendre les meilleurs d’une sous-catégorie, ce qui est inégal ». La Conférence des grandes écoles préconise donc « des campagnes de promotions massives envers tous les lycéens, en particulier ceux issus de milieux défavorisés. Il faut que tous les français qui ont de bonnes capacités scolaires puissent prétendre à l’intégration d’une grande école. (…). Il faut qu’on montre aux lycéens qu’un investissement dans une formation longue, comme celles proposées dans les grandes écoles, est une garantie d’emploi. (…). » Pour lui, il est donc nécessaire de déployer les efforts dès le lycée pour former les futurs élèves qui intégreront les meilleurs Écoles. Une opinion partagée par d’autres dirigeants issus d'établissements réputés, qui réagissent à l'objectif de 30 % de boursiers souhaité par le gouvernement et proposent des solutions, dans un article d’ Agnès Leclair paru le 13 janvier 2010, dans Le Figaro et titré : « Quotas dans les grandes écoles : la réponse des patrons » (lien : http://www.lefigaro.fr/formation/2010/01/13/01015-20100113ARTFIG00456-quotas-dans-les-grandes-ecoles-la-reponse-des-patrons-.php ). Pour eux,imposer des quotas aux concours est une réponse trop simpliste à un problème complexe. D’après Claude Bébéar, fondateur et président d'honneur d'Axa, président de l'Institut Montaigne, diplômé de Polytechnique : « Ce ne sont pas les grandes écoles qui discriminent ; la discrimination a lieu bien avant, dès l'école primaire. La vraie question est qu'aujourd'hui 150 000 jeunes sortent chaque année de l'école sans avoir une parfaite maîtrise des apprentissages de base : lire, écrire et compter ». Il propose donc d’agir «  en priorité pour faire cesser ce scandale., ce que faisaient autrefois les instituteurs dans les zones rurales. Voilà la vraie justice sociale. Ensuite, aidons-les à bien s'orienter. Nombre d'entre eux, même talentueux, n'imaginent pas faire autre chose que des études courtes (…). » Pierre Mongin, PDG de la RATP, Diplômé de l'IEP de Paris, Énarque, contre les quotas,justifie : « il me paraît important de fixer un objectif pour plus d'égalité des chances dans les grandes écoles : y obtenir le même pourcentage de boursiers que parmi les bacheliers. Les entreprises doivent s'engager aux côtés de l'État, pour favoriser l'émergence des meilleurs, quelle que soit leur origine sociale. C'est ce que nous faisons à la RATP, avec notre Fondation qui, en partenariat avec HEC et l'université de Cergy-Pontoise, facilite l'accès d'un certain nombre de jeunes étudiants talentueux à des études longues grâce à des bourses et à un accompagnement personnalisé. (…). » Henri Lachmann, président du conseil de surveillance de Schneider Electric, vice-président de l'Institut Montaigne, diplômé de HEC : « Aider les élèves des ZEP, qui ont du potentiel, à intégrer de bons lycées, et les accompagner jusqu’au bac » tandis que pour Mercedes Erra, coprésidente exécutive du groupe Euro RSCG Worldwide, diplômée de HEC, « Le vrai problème se situe en amont : à l'école primaire où 30 % des élèves sortent chaque année sans savoir lire, écrire ou compter correctement. Au collège, les familles qui le peuvent se tournent alors vers les cours privés. Quand l'extrascolaire prend le pas sur le scolaire, l'ascenseur social tombe en panne ».

Pour d’autres, les quotas sont déjà une première solution. Jacques Attali, économiste et président de l'association PlaNet Finance, diplômé X-Mines, IEP Paris, docteur d'État en sciences économiques, ENArque « Comme pour la parité, les quotas doivent être instaurés de manière provisoire, sur une période de dix ou quinze ans. Le diplôme n'en sera pas dévalué. Par contre, si les quotas sont instaurés de manière permanente, le système risque d'être déformé. (…) » Par contre, Jacques Attali, est contre le fait de réformer les concours. « C'est faire injure aux gamins de banlieue de dire qu'ils connaissent moins bien Voltaire que ceux des beaux quartiers. (…) Je fais d’autres propositions, comme l'aménagement de passages plus nombreux entre les filières de l'enseignement technique et les grandes écoles. La meilleure solution serait d'accorder des moyens réellement importants aux ZEP pour créer des écoles privées et des classes préparatoires en banlieue (…). » Stéphane Richard, directeur général délégué de France Télécom, Énarque et diplômé de HEC est pour l’instauration de quotas. « (…) Les grandes écoles demeurent socialement peu ouvertes. Cela fait des années que l'on déplore le faible nombre d'élèves issus de quartiers ou de milieux défavorisés dans les grandes écoles. Pourquoi ne pas réserver au concours un certain nombre de places pour ces jeunes qu'il faudrait accueillir dans les classes préparatoires ? Le système de quota garantirait enfin un résultat significatif et serait un formidable signal d'espoir et de confiance. (…). En tant que citoyen et chef d'entreprise, j'estime que nous avons également besoin de diversifier notre recrutement de salariés, à tous les niveaux. Avec 40 millions de clients en France, il est normal que l'entreprise soit le reflet de la société et de sa clientèle. C'est à la fois une question de business et de responsabilité sociale. »

La solution en attendant ? Pour arriver à augmenter leur nombre d'élèves boursiers, les grandes écoles ont aujourd’hui deux solutions : organiser un concours différent pour les élèves d'origine modeste - option choisie par Richard Descoings  à Science-Po Paris  depuis 2001 - ou former les moins favorisés afin de leur donner toutes leurs chances au concours standard. L'institut d'étude politique de Lille a privilégié cette seconde solution comme nous l’explique Marie Kirshen dans un article de l’Express daté du 6 janvier 2010 et intitulé : « À Lille, pas de quotas, mais une formation des boursiers aux concours des grandes écoles » (lien : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/education/la-formation-des-boursiers-une-alternative-aux-quotas_840314.html ) Au programme depuis trois ans ? L'IEP de Lille propose une aide méthodologique, des revues de presse et des cours en ligne. Histoire, langues étrangères, « questions contemporaines » et pour encadrer le tout, les élèves bénéficient aussi de quelques cours et d'un concours blanc dans les locaux de l'IEP. Dans leur lycée respectif, ils sont accompagnés par un professeur « référent ». Pour être admis dans le programme, il faut être boursier ou connaître une situation sociale difficile. Ainsi 75% des candidats sont boursiers. L'IEP peut également se baser sur le niveau scolaire de l'élève et les appréciations de ses professeurs. La moitié des demandes sont acceptées. Résultats significatifs. En 2009, 30% des élèves ont réussi à intégrer un IEP. Le programme concerne aujourd'hui 1200 élèves sur toute la France, de la seconde à la terminale, 151 lycées et 34 départements.  Cette solution offre aux candidats une meilleure formation, en amont du concours. Xavier de Glowczewski, en charge des politiques de démocratisation à Science Po Lille : « Via cette formation, un élève qui est fragilisé du point de vue social va se projeter dans les études supérieures, et va, par exemple, postuler à une classe prépa, alors qu'il ne l'aurait pas fait normalement. » Avec son travail de fond sur l'année, ce programme a l'avantage de décomplexer des lycéens qui pensent que les grandes écoles ne sont pas faites pour eux. Pour Xavier de Glowczewski, « miser sur la formation est la solution la plus longue, et qui apparaît au départ comme la plus ingrate. Mais sur le long terme c'est celle qui paye le mieux. (…) Plutôt que de se concurrencer, il faut que l'on s'inspire les uns des autres. Notre expérience nous permet de dire qu'il y a d'autres solutions que les quotas, et que cela marche ».

 

 

 Les quotas sont-ils vraiment la solution pour favoriser plus d’égalité entre les élèves issus de milieux différents dans les filières sélectives ? La réponse est sans appel. Et même ceux qui sont pour le reconnaissent à demi mots. Il est nécessaire de déployer tous les efforts en amont dès le collège et surtout au lycée afin de permettre à tous ceux qui le souhaitent, et principalement à ceux qui n’en ont pas les moyens, de se préparer aux concours des grandes Écoles. Comment ? En mettant en place des cours intensifs dans les matières générales et des cours de culture générale, en donnant l’envie  d’accéder, à ceux qui n’osent pas l’imaginer par manque de moyens financiers et de perspectives, à ces voies royales. L’objectif de quotas instauré par le gouvernement part peut-être d’une bonne intention, mais contourne le problème ou du moins ne le résout qu’en apparence. Au fond, l’enjeu est probablement d’accepter dans un premier temps que les élèves des grandes écoles doivent illustrer notre société actuelle. C'est à dire une société plus complexe et moins scindée, qui croit à l'équité et ne fait pas qu'y croire...


Laura Zéphirin.

 

 

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